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Le transfert ? Une histoire de miroir, une histoire de sujet…

Nous avançons le plus souvent avec l’idée que nous nous faisons de l’autre, avec le souvenir de ce que nous voulons retenir d’un événement, avec la croyance de ce que nous voulons voir.

Le tranfert ? Une histoire de miroir, une histoire de sujet...

Croyons-nous mieux savoir que l’autre ce dont il a besoin ? Projetons-nous sur l’autre des intentions, des souhaits à partir de nos interprétations ? Répétons-nous dans le présent des situations passées ? Oui ? Alors, sans nul doute, nous transférons !

Il existe peu d’instants où nous vivons la réalité du présent. Notre quotidien est perclus d’analyses, d’observations, de jugements et d’interprétations. Nous avançons le plus souvent avec l’idée que nous nous faisons de l’autre, avec le souvenir de ce que nous voulons retenir d’un événement, avec la croyance de ce que nous voulons voir.

Et, « cerise sur le gâteau », nous sommes convaincus de ce qui peut être bon pour l’autre !

Notre rapport à l’autre et au monde est considérablement influencé par notre éducation, nos expériences de vie, nos conditionnements. Ils nous prédisposent à juger et à interpréter. Nous définissons l’autre au regard de ce que nous lui prêtons. Nous lui attribuons « une valeur », nous lui imputons « une identité ». Ces projections sur l’autre freinent et limitent la différenciation, l’altérité, l’accueil de l’autre tel qu’il est. Parfois même, nous reportons sur l’autre une émotion qui nous appartient, ce qui donne lieu à une amplification de la situation et à une intensité émotionnelle déplacée, décalée et disproportionnée.

Ce déplacement, sur l’autre, de nos croyances, de nos jugements, de nos ressentis, est ce que l’on appelle un transfert. La « réalité vraie », alors, n’est plus au centre de la relation. Celle-ci est faussée, déformée, livrée aux malentendus. En quelque sorte, c’est prendre « nos désirs, nos manques, nos inconforts pour la réalité ». Ce qui s’active alors, c’est un véritable tour de passe-passe qui entraîne les protagonistes dans des situations échappant à toute réalité objective. Cette confusion relationnelle nous place sur le terrain du fourvoiement et de la « maldonne ». Imaginons l’autre – par exemple un client porteur d’une demande de massages-bien-être – en nous faisant des idées sur ce qui pourrait être bon pour lui, sur ce qui lui serait nécessaire.

S’identifier à l’autre est déjà un des premiers mouvements du transfert. Ce jeu du miroir où l’autre n’est vu qu’en fonction de soi-même est très souvent actif dans la relation. Projeter sur l’autre des désirs, des sentiments, des jugements, est une façon d’expulser ce qui est encore méconnu et étranger à la connaissance de soi-même. Ce qui nous encombre, ce que nous ne voulons pas ou ne pouvons pas voir, ce qui est en

souffrance est ainsi déplacé vers l’autre.

Le transfert est un mouvement de réactivation

Le transfert est un mouvement de réactivation de certaines facettes de notre passé. Ces translations vers l’autre engagent des interactions complexes, pas toujours faciles à repérer mais terriblement agissantes.

Tant que ces déplacements opèrent, il est malaisé de tenir compte de la situation réelle et la qualité relationnelle est entachée d’une grande subjectivité.

Cela dit, les « dynamiques transférentielles » sont si fréquentes et si inévitables qu’elles font partie du paysage relationnel. Dans la relation entre le praticien massages bien- être et le client se déploient, de façon implicite et explicite, de multiples stratégies transférentielles.

Par l’implication sensorielle de la relation issue du toucher (sensations, perceptions, émotions, etc.) et de la proximité corporelle due à l’activité même du massage, la communication non verbale est infiltrée en permanence par ce mécanisme inhérent à toute organisation vivante. Précisons, bien sûr, que chaque transfert reçoit en écho des mouvements en retour appelés contre transfert.

Deux exemples : le transfert et contre-transfert

Un premier exemple afin de faciliter la compréhension du transfert : Adèle se présente pour la première fois à son rendez-vous chez un praticien en massages bien-être. Elle sonne à la porte. Marc, le praticien, ouvre et l’accueille. Stupéfaction pour Adèle, Marc ressemble à l’un de ses anciens petits amis. Après un bref temps de recul, puis traversée par des sentiments multiples et confus, Adèle parvient difficilement à trouver son calme intérieur. Durant tout le massage, elle refoule les pensées liées à son ancien petit ami.

Elle transfère ainsi sur le praticien son histoire du passé. Elle ne profite pas comme elle le souhaiterait de ce massage. Elle oscille entre culpabilité, rage et colère, contre elle-même et la situation de laquelle elle ne parvient à s’extraire.

Quant à Marc, il ressent depuis le début de l’anxiété et se sent mal à l’aise. Il ne sait pas pourquoi, mais cela influe sur la qualité de sa pratique. Il vit un contre-transfert du transfert de sa cliente, et cela sans qu’un mot soit échangé sur ce qui se passe, chez l’un comme chez l’autre.

Marc oublie certaines séquences de son massage, butte malencontreusement plusieurs fois contre la table de massage, fait tomber de l’huile sur le visage, bref, il cumule, dans ce contre-transfert qu’il n’identifie pas, plusieurs erreurs et maladresses.

Un deuxième exemple : durant tout le déroulement d’un massage-bien-être, une cliente garde les yeux ouverts, suit les mouvements de la praticienne. Celle-ci, en observant l’attitude de la cliente, se sent mal à l’aise, épiée et jugée. La confiance en elle l’abandonne, elle a la sensation de devenir « petite fille » devant cette cliente.

Elle retrouve un vécu du passé qu’elle croyait jugulé : le jugement autoritaire de sa mère en toutes circonstances. Le massage se termine. La praticienne se sent coupable d’avoir réalisé un massage « nul » et souhaiterait disparaître dans « un trou de souris ». Pourtant, la cliente se relève et d’un ton enjoué déclare à la praticienne : « Ce fut un merveilleux massage, merci beaucoup ! »

La praticienne a transféré sur la cliente une expérience plutôt douloureuse du passé, et ce transfert l’a totalement désarçonnée et ramenée à la petite enfance. Elle a perdu de ce fait une qualité de présence et d’ancrage.

Le transfert est à la fois mouvement et espace. Dans cette dynamique se rejouent les moments les plus douloureux, les manques, ce qui n’a pas été encore réparé, traversé, conscientisé. D’une certaine façon le transfert et le contre-transfert ont le mérite d’éclairer, souvent par des répétitions, ce qui est encore obscur, non élucidé, non accepté de notre histoire. La difficulté, et non la moindre, c’est qu’en situation professionnelle, c’est le client qui en pâtit lorsque le transfert et le contre-transfert agissent sans limite, sans considération de ce qui se passe, sans conscience.

En se méprenant sur le client, en lui attribuant des caractéristiques, des besoins, des aspirations qu’il n’a pas, il disparaît en tant que sujet, en tant qu’être. Il devient objet de nos projections, miroir de nos transferts. La relation est ainsi embrouillée et confuse, la responsabilité, l’engagement professionnel, l’éthique du praticien sont mis en échec.

Dans cette configuration, quelle place laissons-nous à l’altérité et à la relation vraie avec l’autre ? L’utilisation de l’autre comme miroir ou comme support de nos conditionnements, de nos failles, de notre part d’inconnu, offre peu d’espace à la notion même de bien-être.

Les processus de transfert sont considérables dans toute relation et surgissent dans une infinité de situations. Ils sont porteurs tout à la fois de fermetures, s’ils restent dans l’obscur de nous-mêmes, et d’ouvertures, si nous les débusquons et trouvons le sens dont ils sont détenteurs. Ce qui se transfère est de l’ordre du mouvement, de l’ambivalence, de l’énigmatique mais aussi de l’évolutif. Sans compter que « le feu de l’action transférentielle » use et épuise le praticien lorsqu’il répond, avec inconscience, aux injonctions des histoires passées mais encore opérantes.

Quelles réponses pour le professionnel ?

L’important est d’être, en premier lieu, témoin et observateur de sa position, de ses intentions, de ses désirs et de ses choix. Il s’agit d’inclure la conscience dans chacun de nos actes et de prendre la responsabilité de ce

qui nous traverse en termes de ressentis, de sentiments, de jugements.

D’une certaine façon, le transfert reconnu et accepté est un outil de connaissance de soi. Il est une invitation à se rencontrer, à se découvrir, à clarifier en nous ce qui peut l’être. Devenons attentifs « à ce qui se produit en nous », en ne fuyant plus – ou moins – ce qui nous anime, en accueillant le client tel qu’il est, là où il en est. Nous offrons ainsi un espace, un entre-deux dans lequel le client, reçu comme un sujet et non pas comme l’objet de nos transferts, aura tout loisir d’évoluer comme bon lui semble, de se relaxer comme il en éprouve le besoin, bref, de vivre un temps de bienêtre… son bien-être.

Une séance de massage-bien-être est le lieu d’une rencontre et d’une création. Notre position particulière de praticien vis-à-vis de nos clients induit la responsabilité d’en faire un bon usage. La connaissance progressive et lucide de nos transferts est assurément un processus qui nous engage dans une éthique et une professionnalisation de notre activité.

Historique

Vers 1895, en Occident, le terme de transfert a été utilisé par Sigmund Freud afin de nommer certains phénomènes verbaux et non verbaux qui troublent la relation entre deux personnes consciemment ou inconsciemment.

Ce terme comme les mécanismes qui lui sont associés sont largement observés, analysés et décryptés dans les domaines concernés par la psychologie, mais aussi dans les secteurs sociaux, dans la relation d’aide et d’accompagnement, dans la formation.

Si Freud a révélé ce processus, d’autres psychanalystes ont fait évoluer ce concept. Parmi ceux-ci, Sandor Ferenczi, Mélanie Klein, Jacques Lacan, André Green…

À retenir

D’une façon générale, le transfert se définit comme le déplacement, le report d’une habitude ou d’un sentiment, d’une personne sur une autre. Le transfert est lié aux mécanismes de répétition, aux automatismes qui se projettent sur des personnes ou des objets apparemment pas concernés par les émotions et les attitudes

déployées par la personne.

Le transfert est l’irruption inconsciente, dans le présent, d’une situation passée.

Étymologie

Le terme de transfert vient de la racine indo-européenne *bher, qui signifie « porter ». En latin, c’est le verbe ferre, « porter, supporter, rapporter », qui forme transferre, « porter à travers, transporter, porter en traversant un espace ».

Source : Joseph Rouzel, Le Transfert dans la relation éducative, Dunod.

Le terme transfert vient de transférer, utilisé dès 1874 pour indiquer un déplacement d’un endroit à un autre ; il s’est spécialisé dans les langages de la médecine (1890) et de la psychologie (1895).

Source : Dictionnaire historique de la langue française, Éd. Le Robert.

Source

Par  Roger DAULIN / paru dans La Massagère / Numéro 12 / 2013.

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