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L’oncomassage

Intégré au parcours de soins hospitaliers outre-Atlantique, l’oncomassage, ou l’accompagnement des malades du cancer par le massage-bien-être, se développe petit à petit en France. Ce dossier autour du massage-bien- être et du cancer est l’occasion de définir la relation d’accompagnement, centrale à notre activité, avec l’article de Roger Daulin, et de voir comment le massage-bien-être peut accompagner une personne atteinte de cancer, mais aussi ses proches et le personnel soignant.

Par mesure de précaution, le massage-bien-être a longtemps été contre-indiqué pour les personnes atteintes de cancer. Aujourd’hui, il est au contraire considéré comme un soin de support, préconisé par les médecins et les psychologues travaillant en unité d’oncologie. Les soignants eux- mêmes se forment de plus en plus à un toucher plus humain pour aborder les soins autrement.

Pour le Dr Elisabeth Luporsi, oncologue à l’Institut de Cancérologie de Lorraine, «il n’existe pas de contre-indications au massage-bien-être pour les personnes atteintes de cancer, mais il faut éviter les zones douloureuses».

Les personnes atteintes de cancer se disent souvent se sentir dépossédées de leur corps, « trahies » par celui-ci. Souvent, pour se protéger, elles s’extraient de leur corps, le mettent de côté, à distance. Les traitements invasifs, ainsi que leur statut de malade, les font se sentir comme un « corps- objet », et non comme une personne à part entière. Le corps devient source de tous les maux et l’intimité est bafouée. D’où l’importance des soins de support tels que le massage-bien- être, qui s’invitent à l’hôpital ou se pratiquent en cabinet.

Se faire masser permet de réinvestir son corps, de faire la paix avec son corps, d’être à nouveau une personne et pas seulement un patient. Se faire masser, c’est retrouver une relation apaisée avec son corps, et donc avec soi-même. C’est lutter contre un éventuel état dépressif qui s’installe, c’est accompagner la fatigue physique et morale. Ré-intégrer son corps, c’est être à l’écoute, et donc mieux tolérer les traitements lourds, les accepter, mieux les supporter.

Un massage-bien-être permet aussi de restaurer l’image de soi, de se sentir à nouveau vivant, d’accepter un corps qui a changé (amaigrissement, chirurgie, perte des cheveux…) Par exemple, beaucoup de femmes qui ont subi une mastectomie se font masser, elles ont besoin de renouer avec leur nouveau corps, de l’aimer comme il est. Le massage-bien-être tend à cela.

Les massages bien-être accompagnent aussi les malades en soins palliatifs en maintenant un lien de vie en douceur et avec humanité.

Les proches des malades, qui ont besoin de soutien, de souffler, de lâcher prise pour retrouver l’énergie nécessaire pour les accompagner, peuvent aussi se faire masser. Ils demandent d’ailleurs souvent à leur praticien de leur montrer quelques gestes de massage, pour masser eux-mêmes leurs proches malades, pour maintenir un lien, dans un couple par exemple.

Par ailleurs, le massage-bien-être peut être d’un grand secours pour les soignants, souvent au bord du burn-out, car accompagner ceux qui souffrent au quotidien, et avec peu de moyens humains, est très difficile. Le massage-bien-être leur offre alors un sas de décompression.

Ces massages bien-être, destinés à accompagner la douleur, la dépression, le changement, les traitements, et parfois la fin de vie, nécessitent beaucoup d’écoute. Le toucher sera davantage bienveillant que technique. Le praticien met en place un espace-temps-toucher privilégié qui laisse toute la place au client pour trouver sa propre détente, son propre bien-être, d’être à l’écoute de lui- même, de s’explorer.

Le Dr Jean-Pascal Fyad, chirurgien spécialisé dans la reconstruction du sein depuis 17 ans à Nancy, a accepté de répondre à nos questions, ce dont nous le remercions chaleureusement.

1. Comment les femmes qui ont subi une mastectomie se sentent-elles dans leurs corps ? De quoi vous font-elles part ?

Je ne vois pas toutes les femmes qui ont perdu un sein, je ne vois que celles qui envisagent une reconstruction. Que me disent-elles ? Elles vivent mal le regard des autres, même si la perte du sein ne se voit pas forcément. C’est certain qu’en été ou à la piscine, l’habillement est plus difficile. Certaines ont la hantise de perdre la prothèse externe dans la piscine. D’autres redoutent que leurs petits-enfants découvrent la prothèse dans le soutien-gorge.

A côté de cet aspect « vestimentaire », c’est l’aspect « asymétrique » du corps, et de la poitrine en particulier, qui est mal vécu. Elles parlent de « trou », de « vide ». Pour celles qui ont une poitrine très lourde, l’asymétrie visuelle se double d’un inconfort lié au poids du sein restant. Ces femmes demandent une restauration de l’aspect « harmonieux » de la poitrine : deux volumes symétriques, deux formes comparables. Elles apprécient beaucoup la facilité de l’habillement après la reconstruction, me disent avoir « tourné la page », car la cicatrice de mastectomie et le vide leur rappelaient tous les matins qu’elles avaient été malades.

D’autres, enfin, viennent chercher une réassurance dans leur corps, et donc de  leur personnalité toute entière : se sentir « femme » à nouveau, « parce qu’une femme a des seins ! ». Cependant, si on admet que la féminité (se sentir femme) peut passer par d’autres réalités (physiques, vestimentaires, culturelles), on comprend que la reconstruction ne soit pas la seule solution pour se reconstruire ! Beaucoup de femmes ne la souhaitent pas, certaines revendiquent même ce choix (les Amazones).

Voilà pour les cas de figure qui sont pour moi les plus aisés à aborder, car je suis en capacité d’apporter une réponse « chirurgicale » à ce problème complexe. Par contre, certaines femmes expriment encore au moment de la consultation un vécu très douloureux, même plusieurs années après l’opération. Elles ont parfois des douleurs sur la cicatrice ou le bras. La zone opérée est évitée, du regard ou du toucher, souvent les deux. Elles ne peuvent pas montrer leur corps dans l’intimité. Cette douleur est un signe fort qui me met en garde contre des effets encore très vifs du traumatisme initial, avec le risque d’une déception définitive face au résultat de la reconstruction.

2. En quoi un massage-bien-être peut-il les aider à ce moment-là, avant une éventuelle reconstruction ?

Pour cette catégorie de femmes blessées dans leur chair et leur être, le massage peut être un moyen de « pardonner » à ce corps qui les a trahies. Ça peut aussi permettre que le corps véhicule enfin des sensations agréables. En outre, ça pourrait les aider à se réapproprier une partie d’elles-mêmes, abandonnée de longs mois à la maladie, aux traitements et aux médecins…

3. Vous reconstruisez les seins de ces patientes, leur corps change donc à nouveau. Selon vous, quelle place le toucher et le massage-bien-être peuvent-ils avoir dans cette reconstruction physique et morale ?

La chirurgie de reconstruction renvoie au traumatisme initial (l’hôpital, les médecins, la douleur), et représente un nouveau traumatisme. Le mas- sage-bien-être peut aider à passer cette épreuve, en la préparant et en l’accompagnant.

4. Conseillez-vous à ces patientes de se faire masser, les orientez-vous vers un professionnel ?

J’ai pris conscience de l’importance du massage grâce à une patiente : elle m’a encouragé à conseiller une prise en charge par des professionnels impliqués. L’implication du professionnel est capitale : il ne s’agit pas seulement de technique. Il s’agit de créer une vraie relation soignante par le toucher.

Nous remercions chaleureusement Virginie Adam, psychologue clinicienne depuis 16 ans à l’Institut de Cancéro- logie de Lorraine, au sein du Service interdisciplinaire de soins de support pour patients en oncologie (SISSPO), d’avoir accepté de répondre à nos questions.

1. Comment les personnes atteintes de cancer se sentent-elles morale- ment et physiquement ?

Le cancer vient toucher la personne dans sa chair, et, de fait, cela va retentir sur son psychisme. Nous sommes en effet un corps, un esprit, une âme et des émotions réunis, et chacune de ces facettes interfère et interagit avec les autres. Etre blessé dans son corps, c’est pour de nombreux patients un choc, un traumatisme, une mutilation, une trahison… et chacun doit y faire face comme il peut avec les ressources qu’il a à sa disposition (j’entends des ressources externes comme les amis, la famille, etc…, mais aussi les ressources internes que l’on développe au fil de nos expériences de vie). Il n’y a pas de norme en la matière ! Chaque patient est unique car chaque sujet est singulier dans sa vie, et, de fait, le corollaire est qu’il n’y a pas une seule manière de réagir. Il n’y a pas non plus de recette miracle ! Je côtoie cette maladie depuis plusieurs années désormais, et aucun patient ne se ressemble ! Il y a des questions similaires qui traversent les patients, comme le «pourquoi moi ?», «qu’ai-je donc fait ? ou pas fait ? ou mal fait ?», mais ces questions ne sont pas systématiques, ou n’arrivent pas au même moment de vie pour chacun. C’est une richesse de ce métier, car la surprise est au rendez-vous à chaque rencontre ! Et puis il y a le cheminement même de la personne qui a son propre rythme, sa propre dynamique, stagne, revient parfois un peu en arrière pour mieux repartir et rebondir. C’est du mouvement sans cesse ; le mouvement de la vie.

2. Aujourd’hui, quel type d’accompagnement non médical peut être proposé à ces patients pour les aider (dans le milieu hospitalier ou à domicile) ?

Les soins de support se développent de plus en plus dans les structures hospitalières et libérales.
Voici la définition des soins de support : les soins de support en oncologie sont définis comme «l’ensemble des soins et soutiens nécessaires aux personnes malades tout au long de la maladie, conjointement aux traitements oncologiques ou onco-hématologiques spécifiques lorsqu’il y en a ». Les soins de support répondent à des besoins qui peuvent survenir pendant la maladie et lors de ses suites, et qui concernent principalement la prise en compte de la douleur, de la fatigue, les problèmes nutritionnels, les troubles digestifs, respiratoires et génitourinaires, les troubles moteurs, les handicaps et les problèmes odontologiques.

Ils concernent aussi les difficultés sociales, la souffrance psychique, les perturbations de l’image corporelle et l’accompagnement de fin de vie.

De fait, de nombreuses thérapeutiques participent à l’accompagnement du patient tout au long de sa maladie et dans l’après-cancer.

Pour exemple, à l’Institut de Cancérologie de Lorraine, nous avons développé plusieurs soutiens psychothérapeutiques via l’hypnothérapie, l’hypnoanalgésie, l’EMDR, la relaxation, la psychothérapie de soutien, l’onco-sexologie. Notre socio-esthéticienne est également d’une aide précieuse dans le travail de restauration narcissique : à travers les soins du corps, les conseils et l’attention portée à ce corps meurtri par la maladie et les traitements, elle contribue à une réhabilitation de l’image de soi fortement perturbée. Il y a tout un re apprivoisement de son corps, de son image engendrée par la maladie, et nous pouvons, en qualité de soignants, accompagner le sujet dans ce travail.

Les thérapeutiques psychocorporelles trouvent tout leur sens dans le contexte de la maladie somatique : l’hypnose, la relaxation, la sophrologie (…) sont des outils pertinents.

L’activité physique adaptée concourt également à une réadaptation physique bien évidemment, mais psychologique également : elle réinsère dans un groupe, dans son corps. Ces outils permettent de réinvestir son corps autrement que dans la maladie et les multiples agressions. Cela décale aussi le Sujet de la maladie qui prend énormément de place dans sa vie. Il ne se réduit pas à sa pathologie, à un organe malade ou à un protocole de chimio : il est Sujet avant tout.

3. En tant que psychologue, que leur conseillez-vous pour aller mieux ?

Comme je le disais précédemment, il n’y a pas de recette miracle : chacun fait comme il peut avec les moyens qu’il a. Je ne suis pas dans le conseil, mais bien plutôt dans l’écoute de la souffrance, sa légitimation et l’élaboration commune de «solutions», ou en tout cas une élaboration psychique via la parole, afin qu’elle ne reste pas comme un énorme paquet indigérable, ingérable pour le patient. Ma pratique d’hypnothérapeute permet également de prendre en compte la sphère physique en souffrance : on observe parfois une sidération psychique qui s’incarne, le mouvement vital est comme gelé. Réinvestir son corps permet de le réhabiter et le redynamiser. Il s’agit en fait d’être à l’écoute des ressources de chacun pour les réactiver et qu’elles permettent de nouveau au patient de rebondir et avancer… quel que soit le chemin de vie, le parcours de soins.

4. Selon vous, en quoi un accompagnement par le massage-bien-être pourrait les aider ? Le massage-bien- être pourrait-il s’inviter à l’hôpital ?

Au regard de mon message précédent, le massage trouve là toute sa place ! Ressentir son corps autrement que meurtri par la maladie, la douleur ou les traitements est important : le Sujet n’est pas qu’un patient. Le massage et l’accompagnement auquel il invite ont de fait toute leur place dans les lieux de soins. Certains soignants d’ailleurs se sont formés au toucher-massage et pratiquent durant leurs soins de nursing, et cela est précieux. C’est un soin parmi d’autres qui ré-humanise : c’est énorme !

Notre rôle de soignant est aussi de regarder, penser et panser l’autre avec humanité et respect. Approcher le corps de cette manière (le massage), c’est permettre au Sujet en souffrance de l’envisager avec plus de paix.

5. Le massage-bien-être pourrait-il, selon vous, accompagner aussi les proches des malades et le personnel soignant ? Si oui, pourquoi et de quelle manière ?

Bien évidemment oui ! Tout le monde est impacté par cette maladie : le patient, mais son entourage également. Comme une onde de choc, cela se propage sur tout le monde : y compris les soignants !

Les établissements mettent parfois en œuvre des actions pour leur personnel, afin de prévenir l’épuisement professionnel, le burn-out. Prendre soin des autres, c’est aussi (et avant tout) prendre soin de soi. Cela n’est pas for- cément dans notre culture, mais les bénéfices sont évidents. Les études montrent combien un personnel en bonne santé psychique est entre autres moins en arrêt de travail. La réflexion est intéressante !

Une piste aussi qui me paraît intéressante est que le proche/accompagnant acquière des notions quant au massage-bien-être : cela permettrait pour ceux qui le désirent d’entretenir le lien avec leur proche malade autrement. Toucher ce corps, le masser, en prendre soin, c’est maintenir un lien de vie, de sensations. Je trouve cela important. Au sein d’un couple, c’est aussi investir la sphère charnelle de l’intimité, dans la douceur et le bien-être, quand le désir de l’un et de l’autre sont mis à mal par la maladie. Il y a plein de pistes comme cela à explorer, à soutenir et à défendre.

Source

Par  Yves GHISLAIN/ paru dans La Massagère / Numéro 20 / 2016.

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